Ce mardi 11 février 2020 est l’occasion de célébrer la 16ème Journée pour un Internet sans Crainte, le « Safer Internet Day » et de nous interroger sur l’impact des « fake news », « cyberviolences » et « deep fakes » sur les enfants de moins de 13 ans.

Le « Safer Internet Day » est une journée créée en 2004 par l’Union européenne pour sensibiliser et promouvoir un Internet plus sûr et plus fiable. 16 ans après la création de cette journée, on ne peut pas dire qu’il y ait eu beaucoup de progrès. En 16 ans, se sont développées les “cyberviolences”, ces propos violents et insultants en ligne, les “fake news”, ces informations délibérément fausses, délivrées dans le but de tromper un auditoire, et voici que se profilent les « deep fakes » ou hypertrucages, ces techniques qui permettent de créer des infos et des canulars malveillants en superposant des images et des sons pour créer notamment des images pornographiques à leur insu. L’internet est devenu année après année le lieu idéal pour une libre expression de violence et de haine.

En 2020, on n’hésite plus à insulter en ligne ses adversaires, c’est tellement plus facile, cela ne prend que quelques secondes, parfois dans l’anonymat, avec nul besoin d’argumenter pour déconsidérer l’opposition. Mieux vaut insulter, c’est plus rapide et plus frappant. Mieux vaut être féroce et croustillant avec les femmes pour montrer sa virilité et son mépris du politiquement correct. Mentir, diffuser de fausses nouvelles et attaquer les autres sont devenues les activités favorites de certains.

En tant que juriste et professionnel de la protection des données, j’ai considéré que je pouvais et que je devais agir pour ne plus être un spectateur passif. Fin 2018, je me suis engagé aux côtés de l’Association Respect Zone, qui ne ménage pas ses efforts depuis 5 ans pour lutter par la prévention contre le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement. Cet engagement m’a conduit à intervenir dans des établissements scolaires et plus particulièrement dans les classes de 5ème. Au fil de ses interventions, je me suis rendu compte que les parents sous estimaient les dangers auxquels les enfants de moins de 13 ans étaient confrontés.

A chacune de mes interventions, je pose trois questions aux élèves pour lancer le débat : Quels sont ceux qui ne sont pas sur les réseaux sociaux ? Vous êtes en 5ème, au moment de votre inscription sur les réseaux, avez-vous indiqué votre vraie date de naissance ? Quel est pour vous le pourcentage de commentaires violents ou haineux sur les réseaux sociaux ? Les réponses à ces trois questions sont constantes et pleines d’enseignements, reprenons les une par une.

 

Quels sont les élèves qui ne sont pas sur les réseaux sociaux ? 

A cette question, dans le meilleur ou le pire des cas, je laisse à chacun le soin de l’interpréter, parmi les 25 ou 30 enfants de moins de 13 ans qui composent une classe de 5ème, seul(s) un ou deux déclarent ne pas y être ou avoir pris la décision de les quitter.

Je leur demande ensuite sur quels réseaux êtes vous ? Nouvelles réponses quasi-unanimes : Instagram et Snapchat, avec une montée de TikTok et de Twitch, la plateforme de streaming de jeux vidéo qui cartonne chez les ados. 

Très peu sont sur Facebook et WhatsApp, considérés comme des « réseaux de vieux ». Un élève m’a même dit qu’il n’utilisait WhatsApp que pour « parler avec la darone », sa mère pour les non-initiés.

En 5ème, ils ont normalement moins de 13 ans et ne devraient être sur les réseaux sociaux que si leur compte est géré par un parent ou un responsable. C’est rarement le cas, ce serait pour eux trop compliqué et leurs parents ne comprendraient pas.

Mais alors …

 

Vous êtes en 5ème, au moment de votre inscription sur les réseaux, avez-vous indiqué votre vraie date de naissance ? 

Nouvelle unanimité dans la réponse, « Bah non, on doit changer la date, sinon ce n’est pas possible, si on attend d’avoir l’âge on ne peut pas échanger avec les autres et nous sommes exclus du groupe de classe ». 

Pour information, seules les personnes âgées de 13 ans et plus ont le droit de créer un compte Instagram. Les comptes représentant des personnes âgées de moins de 13 ans doivent indiquer clairement dans leur bio que le compte est géré par un parent ou un responsable. 

En 5ème, la très grande majorité des élèves a moins de 13 ans et ils sont pour la plupart sur les réseaux depuis plusieurs années, certains avouent y être rentrés à 8 ans dès qu’ils ont été équipés d’un téléphone

Pourtant, même s’ils s’inscrivent avant l’âge autorisé, ils ont conscience de leur insuffisante maturité au moment de leur inscription, ils comprennent cette barrière de 13 ans, mais ils ont l’outil en main, la possibilité d’y installer toutes les applications, des parents qui ne sont pas sur leurs réseaux (Instagram, Snapchat et Tiktok). Ils ont conscience de ne pas respecter la règle du jeu. Ils ont conscience de ne pas avoir demandé l’accord à leurs parents. Pourtant, ils ne peuvent résister aux chants des sirènes et à leur incarnation moderne, les influenceurs et les influenceuses de tout bord.

Chers parents, pensez-vous que cela soit raisonnable d’offrir un téléphone à un enfant avant l’entrée au collège. Bien sûr, vous avez la pression. Bien sûr, vous voulez pouvoir garder le contact avec lui à tout moment et être informé en cas de problème. Mais au final, le jeu en vaut-il la chandelle ? Le solde sera-t-il positif ? Leur réponse à la troisième question va peut-être vous éclairer.

 

Quel est pour vous le pourcentage de commentaires violents ou haineux sur les réseaux sociaux ? 

Les réponses sont généralement comprises entre 40 et 70%, rarement moins, un élève a même été jusqu’à 90 %. Et pourtant, la réalité n’est que de 10 %, le ressenti des élèves doit nous alerter. En effet, si le nombre de commentaires violents ou haineux reste modéré, ceux-ci sont les plus vus, les plus lus, les plus « likés », les plus commentés et au final les plus valorisés par les réseaux, car par leur audience, ils sont mis en avant par les algorithmes. 

Lorsque je pose la même question aux adultes, les réponses sont les mêmes. Et vous, chers parents qu’en pensez-vous ? Avez-vous le même ressenti ? Etes-vous dépassé par vos enfants ? Avez-vous rendu les armes ?

 

Que faire ? 

L’accompagnement des parents est tout aussi important que celui des enfants

Au fil de mes interventions en établissements scolaires, j’ai été frappé par la lucidité des enfants et les réactions étonnées, effrayées et parfois hallucinées d’adultes démunis (enseignants, CPE, médiateurs, chefs d’établissements, parents d’élèves…) qui découvrent ou prennent conscience de l’importance du côté obscur des réseaux sociaux, en écoutant les élèves de la génération post-Z, dévoiler sans complexe leur relations aux réseaux et les situations rencontrées, la vie de jeunes adolescents en 2020 et leur confrontation permanente aux risques de l’internet et des réseaux sociaux. 

Etonnant, également la différence entre des élèves de 5ème et ceux de 3ème , on a le sentiment qu’en deux années, ils ont perdu une grande partie de leur capacité d’empathie en se confrontant à la réalité des réseaux.

Difficile pour un adulte, confronté à de multiples contraintes de suivre le mouvement et d’agir en prévention. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je suis convaincu que les adultes ont davantage besoin d’être sensibilisé et accompagné que les enfants. Les parents en offrant un téléphone à leur enfant ont une grande responsabilité. Ils doivent accompagner leur enfant pour ne pas le perdre et se déconnecter progressivement de leur enfant. 

Un exemple, lors d’une formation des ambassadeurs « Non au Harcèlement » organisé par le Rectorat de Paris avec le support de Respect Zone, la découverte par les éducateurs du nouveau sens donné aux mots, comme celui donné au mot « octogone », jusqu’à présent plus connu comme un polygone à huit sommets, mais désormais devenu un synonyme de bagarre (l’octogone est aussi l’arène utilisée pour les combats de MMA, Arts Martiaux Mixtes), popularisé par le rappeur Kaaris dans un célèbre message Instagram adressé au rappeur Booba 

« @boobaofficial tu fais quoi tu attends une ejac faciale pour les fêtes de fin d’année Je te propose un octogone sans arbitre sans règles je te brise les os Le dopage sera interdit bien évidemment et viens pas a 12 cette fois !!! sans jackie chan et les mecs d’eurodisney Si tu as un perroquet sur l’épaule et que tu crois que t’es un pirate transmet le msg a TITIA aka @boobaofficial#teamjoseph »

De tels messages sont quotidiennement postés sans mise en garde sur les réseaux, ils ne sont pas manifestement illicites et ne rentreraient pas dans le champ d’application de la future loi sur la haine en ligne, mais ils sont vus, lus, « likés » et commentés en ligne et dans les cours de récréation massivement par ces jeunes enfants de moins de 13 ans.

Nous, parents et adultes, ne pouvons restés indifférents et inactifs, face à une telle situation, ce sont nos enfants et/ou nos proches qui sont confrontés à cette réalité. Nous ne devons pas l’ignorer et devons les aider à apprivoiser, se préserver et comprendre les réseaux sociaux. Comprendre que tout ce qui a été posté, est posté et sera posté par l’enfant pourra être utilisé contre lui.

Pour cela, il faut aider les adultes à développer pour eux-mêmes et leurs enfants la pratique de la modération en ligne, à se mettre à niveau en matière de culture digitale, leur donner quelques principes simples qu’ils puissent transmettre à leurs enfants, comme les quatre principes de la charte Respect Zone, que nous faisons signer à tous les élèves qui souhaitent s’engager pour le respect : je respecte l’autre, je modère mes contenus, je modère mes espaces numériques, j’affiche le label. Quatre principes simples en forme de lignes directrices pour aider à faire face à la cyberviolence. 

 

Mais aussi, développer la sensibilisation et l’accompagnement des adultes, en liaison avec les DRH, dans les organisations (entreprises, associations, collectivités locales, …) 

Lorsque nous avons décidé de proposer à tous nos clients en plus des services de mise en conformité au Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD), des séances de sensibilisation et d’accompagnement de leurs collaborateurs, jeunes parents, à la connaissance et l’utilisation des réseaux sociaux et des risques digitaux, nous avons été surpris par leur intérêt pour une approche combinant la protection des données et la protection des personnes, et en particulier concernant les enfants mineurs.

Cela nous a obligé à concevoir en urgence des interventions adaptées avec l’association Respect Zone, les juristes et les psychologues bénévoles qui la composent, ainsi qu’un support de sensibilisation adapté aux parents d’enfants de moins de 13 ans, que nous proposons aux entreprises et aux collectivités.

Nous avons essayé de comprendre ce phénomène, il faut savoir qu’en France, 1/5 des collégiens déclarent être victime de cyberviolence (source DEPP), 1/3 des jeunes victimes n’en parle pas (source rapport Education Nationale), 48% des harcelés sont aussi des harceleurs (source OIVE), sur les 700 000 enfants en situation de détresse, 25% d’entre eux ont déjà pensé au suicide (source Unesco).

 

Notre responsabilité est d’agir. Être passif face à une telle situation, c’est être complice. La non-assistance à personne en danger, car il s’agit bien de cela, est un délit pénal condamnable par la loi.

 

Tout est possible, il n’est pas trop tard parlons ensemble et avec vos enfants.

 

Philippe Gabillault

Co-Fondateur de Citizen Shield